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Marie-Eve Bédard (accéder à la page de l'auteur)Marie-Eve Bédard5 h 40 | Mis à jour à 9 h 25
« Des bras pour ton assiette », c’est le nom de la plateforme numérique lancée en France pour mettre en relation les agriculteurs et la main-d’œuvre. Les travailleurs saisonniers, qui viennent habituellement de l’étranger, ne sont pas présents cette année en raison de la crise sanitaire.
Plus de 200 000 personnes ont répondu à l’appel lancé par le gouvernement le mois dernier. Ce sont des jeunes, surtout des chômeurs qui y voient l’occasion de bonifier leurs allocations de chômage et de soutenir l’effort national pour nourrir le pays en pleine pandémie.
Petits paniers à la main, ils sont une vingtaine de jeunes penchés dans les rangs de terre. Une à la fois, ils cueillent les asperges qui pointent la tête hors du sol. La journée de travail tire à sa fin, il n’est pas encore midi.
Jocelyn Chabot, un agriculteur de père en fils, arpente les rangs et inspecte le travail. Il se penche ponctuellement pour cueillir les asperges oubliées par ses employés.
Ce sont des lunettes que je vais devoir vous payer
, dit-il à la blague.
L'agriculteur Jocelyn Chabot inspecte le travail dans les champs.
PHOTO : RADIO-CANADA / MARIE-EVE BÉDARD
La ferme de M. Chabot, située à Jablines, en Seine-et-Marne, se spécialise dans la production traditionnelle d’asperges blanches. Il s’agit d’une agriculture raisonnée, au gré des saisons, qui boude la production en serre. Celle-ci lui offrirait un meilleur rendement, mais il y perdrait en saveur, explique l’agriculteur.
Pour que l’asperge reste blanche, il faut la recouvrir de terre complètement pour la protéger du soleil. C’est la chaleur qui la fait pousser. Dès qu’elle sort la tête, il faut la cueillir. Sinon, avec le soleil, elle devient verte et fleurit très rapidement.Jocelyn Chabot, producteur agricole
À l’annonce du confinement général et de la fermeture des frontières de la France, il a craint le pire pour sa récolte. Ses asperges commençaient tout juste à émerger du sol sablonneux.
Les employés, mes cueilleurs, sont d’origine espagnole, ils viennent d’Andalousie tous les ans. Donc, premier problème, la cueillette. J’emploie toujours la même famille élargie, je les héberge. Mais comment cueillir les asperges cette année? D’habitude, j’ai pas du tout de main-d’œuvre française.
Pour l’ensemble de la France, ce sont environ 200 000 travailleurs saisonniers qui viennent normalement du Maroc, de la Tunisie ou encore de l’Espagne. Ceux-ci se retrouvent exclus de l’Hexagone en raison de la pandémie.
Et les récoltes, comme celle de Jocelyn Chabot, ne peuvent pas attendre.
La France a donc lancé un appel aux volontaires pour qu’ils offrent leurs muscles aux producteurs et s'engagent dans ce que le gouvernement appelle la grande armée de l’agriculture française.
Un plaidoyer qui a été accueilli avec cynisme par plusieurs, mais qui, rapidement, s’est avéré populaire. En quelques jours, les plateformes numériques créées pour répondre aux besoins exprimés par les agriculteurs étaient prises d’assaut. Plus de gens ont offert leurs services que les 200 000 travailleurs saisonniers recherchés.
La majorité des travailleurs sont jeunes et en santé, comme Guillaume Louail, que l’on retrouve penché sur son rang d’asperges. Le jeune homme est au chômage.
Ça permet un peu plus de se rendre compte des quantités, surtout, pour nourrir toute la population. Là, on fait un petit champ, alors ça nourrit un petit peu de monde, mais on imagine à grande échelle ce que ça doit impliquer pour tous les agriculteurs
, témoigne-t-il.
C’est un travail physique qu'il n’a pas l’habitude d'accomplir. Ceinture de protection lombaire au dos, cet expert en sécurité et contrôle de la qualité se dit qu’il vit un peu ce que ses ancêtres ont dû vivre.
C’est fatigant. Mais j’ai l’impression de connaître la vie que mes grands-parents ont menée. Ils travaillaient dans les champs.
À la ferme de Jablines, on a préféré embaucher plus de candidats, deux fois plus qu’en temps normal, pour écourter la journée de travail.
Dans le hangar où les asperges sont nettoyées, le père de Jocelyn Chabot classe les asperges cueillies la veille dans de grands cartons pour qu’elles soient vendues.